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Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 17:45
par Cornelius Agrippa
Note liminaire : Ceci est un divertissement. Le laïus qui suit n’a pas vocation à être un guide pas à pas, mais plutôt un monologue illustré. Mes méthodes de béotien ne plairont sans doute pas à tous, cependant je suis toujours prêt à apprendre. Le début sera un peu verbeux, mais il faut bien planter le décor, moultes photos suivront !
Il y a quelques années, je commis un sujet faisant la part belle à une kyrielle d’outils anglo-saxons. Comme je m’en émus un peu plus tard, cette prépondérance d’outils étrangers sur l’internet tend à effacer peu à peu une longue tradition française du travail du bois.
Stanley Rule & Level, par son histoire, ses acquisitions et le nombre des brevets déposés reste la référence des outils à main métalliques, mais fort heureusement il existe pléthore de beaux et bons outils de notre côté de l’Océan.
Les rabots d’importation n’ont vraiment pris chez nous qu’après la seconde guerre mondiale et nos bons artisans ont utilisé très tard leurs outils de bois.
Leur usage est bien entendu tombé en totale désuétude et malgré une omniprésence dans les vide-greniers, ces outils sont boudés par les amateurs. C’est bien regrettable.
Lors d’une visite chez un brocanteur en Bourgogne
De surcroît, il existe bien une spécificité française ! Nul autre pays au monde n’a massivement produit ses rabots dans une essence aussi belle que celle utilisée chez nous. Notre singularité tient en deux mots:
Sorbus Domestica !
Le
Cormier, essence extrêmement dure et au grain fin est un bois d’une rare beauté.
Malheureusement, alors même que ce fruitier était présent dans la plupart des campagnes avant-guerre, la consommation de ses fruits amers est elle aussi, tombée dans l’oubli et les arbres remplacés peu à peu, menaçant gravement l’espèce.
Cette originalité d’essence, alors même que le hêtre était massivement employé chez nos voisins, met en exergue une culture du bel outil éclipsée depuis bien longtemps.
C’est donc armé d’une chauvine détermination que je décidais de produire un petit meuble pour mettre en service et en lumière, les outils français (ou à tout le moins, européens).
Mais pour cela, une décision radicale s’impose…
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 18:02
par Copeau Cabana
Aaahhh… quel plaisir de lire tout cela ! L'émergence d'un nouvel opus menuisier servie dans un écrin de belles lettres !
Bien que possesseur de quelques exemplaires en bois, j'avoue avoir cédé aux sirènes du modernisme et utiliser surtout mes modèles métalliques…
Merci de ce premier acte, cher Cornelius, j'ai grand hâte de me délecter de la suite ! Puisse-t-elle être toute prochaine…
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 18:54
par Namichel
Cher Cornelius, la qualité de vos intervention n'ont d'égale que leur rareté
Les rabots en bois étant effectivement bien plus facile à trouver et à des prix bien moindre, j'en ai un certain nombre mais j'avoue ne jamais être parvenu à correctement les utiliser.
Il est probable qu'ils aient besoin d'une petite restauration, notamment de manière à permettre un réglage fin de la lame, réglage qui je le soupçonne dépend de la glisse ou de l'accroche dur fer et de l'éventuel contre-fer sur le bois. Si vous pouviez nous éclairer sur le sujet, produisant une sorte de guide sur la restauration et l'entretient des rabots en bois puis des réglages fins, je vous en serait fort redevable (le "nous" signifiant ici que je suis convaincu de ne pas être le seul à connaitre cette difficulté et non que je me prends pour un monarque)
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 21:51
par xyloweb
Effectivement le réglage des fers sur les rabots en bois n’est pas chose facile.
Je suis également intéressé par un petit (voir même un grand) laïus sur ce sujet.
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 22:16
par Fred62
Copeau Cabana a écrit : ↑23 déc. 2025, 18:02
Aaahhh… quel plaisir de lire tout cela ! L'émergence d'un nouvel opus menuisier servie dans un écrin de belles lettres !
Bien que possesseur de quelques exemplaires en bois, j'avoue avoir cédé aux sirènes du modernisme et utiliser surtout mes modèles métalliques…
Merci de ce premier acte, cher Cornelius, j'ai grand hâte de me délecter de la suite ! Puisse-t-elle être toute prochaine…
et bah nous aussi ... je crois que nous sommes nombreux .. je préviens les derniers, y aura pas assez de places assises ..
oui mais pas trop vite ... c'est le coté charmeur de Cornélius .. va nous laisser poireauter un peu ... !
Namichel et Xyloweb : cela m'étonne que vous ayez besoin des conseils très avisés de Cornélius ... enfin je pense que vous le faites exprès .. pour qu'il nous en dise plus ..
les rabots en bois ne sont pas compliqués .!.. mais pour sûr on apprend toujours , et avons besoin de perfectionnements
bonne fin de soirée
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 23:14
par électron
Intéressant, je n'ai jamais goûté de cormes, c'est vrai que le cormier est rare dans les vergers ! J'utilise le rabot en bois de mon grand père, que j'ai réglé très très finement pour de la finition, je pense qu'il est en cormier mais n'en suis pas certain...
Hâte de lire la suite de cette histoire !
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 23:29
par Namichel
Fred62 a écrit : ↑23 déc. 2025, 22:16
Namichel et Xyloweb : cela m'étonne que vous ayez besoin des conseils très avisés de Cornélius ... enfin je pense que vous le faites exprès .. pour qu'il nous en dise plus ..
les rabots en bois ne sont pas compliqués .!.. mais pour sûr on apprend toujours , et avons besoin de perfectionnements
Tu me surestimes, mais il est vrais que je n'ai pas retenté les rabots en bois depuis un moment, du jour où j'ai eu un lot en brocante d'un No5 Stanley et un No6. Anchor, direct ça a beaucoup mieux fonctionné et j'ai mis mes rabots en bois de côté.
Le problème que j'ai c'est juste pour régler le fer, soit il sort trop soit il ne sort pas.
Le fer avance par accoups. Je pense qu'il faut faire un truc sur la partie de frottement entre le fer et le bois mais je ne sais pas comment m'y prendre.
J'ai tenté de poncer un peu mais c'est pas très accessible, j'ai tenté d'y mettre de la paraffine, ...
Quand je tape devant ça ne bouge pas vraiment donc j'ai pris l'habitude de taper sur le fer avec le maillet, c'est peut-être juste le poids de l'outil ou autre je ne sais pas.
Au final je m'en sort mieux avec un rabot métallique.
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 23 déc. 2025, 23:55
par Copeau Cabana
Un peu comme les rabots japonais en fait… quand on trouve le bon réglage (pas souvent) c'est le nirvana, sinon c'est la galère…

Je le sais, j'en ai un que j'adore mais il me fait souvent "braire"…
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 24 déc. 2025, 00:05
par Manureva1
C'est un conte de Noël pour amoureux boiseux de vieux outils !
Merci Cornélius , j'attends la suite avec impatience .
Dans la photo, je vois surtout deux rabots en fer , mais j'ai l'esprit souvent mal tourné et trop sélectif ,j'espère que vous saurez le remettre en place.

Ps: le cormier pour sa beauté

, mais sans oublier le chêne vert pour sa beauté différente mais surtout sa capacité à repousser les attaques des xylophages ...
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 24 déc. 2025, 09:42
par FlourVonElfic
Je prends une place près du radiateur avec les copains car c'est toujours un plaisir de te lire !
Et puis comme tout le monde j'ai acheté quelques rabots bois en brocante à vil prix dont je ne me sers pas par manque de connaissance.
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 16:15
par Cornelius Agrippa
Grand merci à vous sept pour votre accueil incroyablement bienveillant!
Utilisateur des forums depuis 1998, j’ai toujours l’impression que l’internet s’est graduellement mué en monstre froid, impersonnel et vénal, dont je me suis mécaniquement éloigné. L’esprit de communauté, toujours pionnier sur ce forum, est très rassurant, je l’avoue. (Merci Nicolas).
Bon j’entends bien les craintes concernant les réglages des outils de bois, et venant moi-même du monde des outils métalliques, je suis bien entendu passé par cette phase.
Nous avons tous eu des résultats peu convaincants lors de nos premières séries d’arondes, lors de nos premières expériences avec le racloir d’ébéniste, lors de l’affutage du couteau croche et ainsi, au fil de bien d’autres étapes incontournables qui jalonnent notre aventure avec les outils à main.
Pourtant, convaincus de l’intérêt de telle technique ou de tel outil, nous avons persévéré.
Nous sommes heureux de nous être accrochés et, pour être honnête, je suis sûr qu’en se retournant, nous nous disons tous que, finalement, ce n’était pas si difficile et qu’il suffisait de trouver sa voie.
Et bien, je vous le donne en mille, utiliser un outil de bois est bien plus simple que tout ce que nous venons de citer!
Je ne prétendrai certainement pas être un spécialiste; ce projet est le premier que j’effectue entièrement sans le moindre outil en métal, et pourtant je suis sûr de mon fait.
Il ne faut pas considérer l’outil en bois comme “un vieux truc censé faire pareil, mais en moins pratique, qu’un numéro 4, un 6 ou un 7…”. J’entends bien que c’est pourtant la réaction la plus naturelle.
J’espère montrer modestement que, pour quatre euros la pièce, on peut remplacer tout ce que nous connaissons en version métallique, a fortiori tout ce que peut faire un n°55.
A l’utilisation de nos bons vieux Bailey, nous n’avons plus besoin de penser aux principes de base…car par essence, il sont devenus innés; des automatismes qui nous permettent de nous concentrer sur autre chose.
Nous savons qu’il faut obtenir le meilleur affûtage que notre expérience nous permet, nous savons pertinemment qu’il ne faut pas donner trop de fer, nous savons que le découvert ou la taille de lumière influent sur le copeau etc.
Il n’y a donc rien de vraiment nouveau pour nous avec les outils en bois; il s’agit simplement d’adapter ces mêmes préceptes à ces outils.
Veuillez pardonner ma philosophie d’ascenseur, mais nous suivons tous notre propre aventure au pays du bois. Les chemins y sont multiples, et c’est précisément cette richesse qui nous permet d’y pénétrer toujours plus profondément.
Bien sûr nous cheminons souvent sur une large route, commune, tout le monde s’y croise (les essences de bois, les principes de solidité)…Puis nous arrivons à la hauteur d’une multitude de sentiers (les outils, les techniques, les finitions) vers lesquels on jette un œil, vers lesquels on esquisse quelques pas (les nombreuses techniques de sculpture, le tournage, le froissartage, les CNC, les lasers, la pyrogravure, les assemblages et outils exotiques) On peut repartir vers la grand’route, dont on ignore la destination mais qui nous est familière…et on guigne toujours de droite et de gauche. On peut même emprunter un sentier entièrement nouveau et se retrouver finalement sur un chemin déjà aperçu auparavant.
Malgré une très belle écurie de Stanley US anciens, mon exploration m’a mené naturellement et en douceur vers les outils de bois et je sais désormais que certains présentent de sérieux avantages.
J’espère ici ouvrir une piste “nouvelle” pour les plus aventuriers dans notre beau pays du bois.
Je n’ai cependant pas de recette magique je le crains, mais j’espère que cette intervention vous donnera envie de tenter à nouveau l’expérience. Je m’acharne à étiqueter mes plus longues interventions comme monologues car je suis un indécrottable misanthrope, mais la bienveillance générale de ce forum apporte toujours de passionnants échanges et je ne doute pas que nous nous enrichirons tous ensemble.
Copeau Cabana, Namichel, Xyloweb, Fred62, électron, Manureva, FlourVonElfic, Merci encore pour ce joyeux accueil.
Maintenant plus prosaïquement pour Namichel:
Pardonnez-moi si j’enfonce des portes grandes ouvertes mais deux points me viennent à l’esprit.
- le coin d’un rabot de bois est une pièce cruciale, il doit être ajusté parfaitement au fût qui l’accueille. Je suis certain que cette pièce recevait une grande attention dans les manufactures d’outils. Lorsque je prends en main un rabot sur un étal de vide-greniers et que le coin n’est manifestement pas contemporain du fût, je le repose invariablement. Comme vous l’évoquez, le contact doit être parfait partout pour que cette pièce remplisse correctement son office. J’ai un ou deux outils avec des coins de remplacement qui fonctionnent bien, mais cela reste rare. Si votre outil n’est pas entièrement d’origine, le problème vient très probablement de là.
- Lorsque l’on met le fer en place, l’index posé sur la semelle sent la sortie du fer et le soutien. On place ensuite le coin qui descend graduellement en place sous les tapotements du maillet; en plus du contrôle visuel, on tend l’oreille. Les “tocs” produisent une note régulière, puis une note plus sourde apparaît…c’est le signe que tout est en place, bien bloqué et qu’il ne faut pas aller plus loin. A ce stade, vous pouvez agir sur le fût, le fer et le coin de manière fine. L’ avancée erratique du fer que vous décrivez peut très bien provenir de votre technique de serrage du coin.
En fait, votre question me fait penser à deux autres approches face aux craintes de l’assemblée… Plutôt que de forcer les choses en essayant à tout-va d’utiliser un rabot de finition de bois, récalcitrant et frustrant, pourquoi ne pas :
- utiliser le plus simple à régler (après la guimbarde), le plus économique par rapport à son alter ego de fonte, le très utile Riflard!
Un affûtage courbe à 30 degrés et roule! Vous pourrez plus facilement jouer avec et prendre vos marques sans craindre de détériorer votre projet. Oubliez les rabots ordinaires et (re)lancez vous!
- attendre, comme moi, d’avoir besoin d’un outil très spécifique, existant presque uniquement en bois, qui vous donnera la patience et la volonté de trouver vos marques pour atteindre le résultat escompté. Je ne cache pas que certains des outils que l’on verra en action ici, ne sont pas évidents à trouver, et qu’il faudra avoir l’œil affûté pour les dénicher.
Vous nous tiendrez au courant de l’avancée de vos investigations.
Vous évoquez également la restauration.
Pour tout vous dire, j’avais écarté ce chapitre, cette intervention s’avère déjà très touffue, regroupant plusieurs projets parallèles…
Ma grande crainte est de perdre mon lecteur sous trop de lourdeurs et un rythme trop lent. C’est la raison pour laquelle j’ai déjà procédé à de drastiques coupes et à de gros raccourcis.
Cependant, je pourrais survoler ma méthode, ça aurait du sens de l’inclure. Comme toujours lorsque je lance un sujet, je suis dans ma cabane, loin de mon atelier; mais dès mon retour, je restaurerai rapidement un outil de bois et ajouterai cette section.
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 16:18
par Cornelius Agrippa
Bon… J’avais laissé mon lecteur sur une entrée profondément dramatique.
Il ne faut pas mésestimer la dramaturgie dans une intervention; aussi, souffrez que je retourne derrière le rideau rouge.
Pour ma seconde entrée en scène, ajoutons donc un roulement de tambour…
Mais pour cela, une décision radicale s’impose…
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 19:50
par Cornelius Agrippa
Aux grands maux, les grands remèdes!
personæ non gratæ
personæ gratæ

Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 20:21
par Copeau Cabana
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 21:42
par Fred62
chapeau pour la mise en scène de Cornélius........
les Youtubeurs sont des nains à coté de lui ....
et puis qui sera le premier à trouver la poubelle..????????????
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 25 déc. 2025, 22:00
par DAMS 68
Je crois savoir que le camion passe demain matin! Le temps est compté !!
Jolie prose en tout cas!
Un meuble tout à la main j'ai déjà vu, un meuble tout à la main avec des outils en bois uniquement c'est une performance.
Hâte de voir la suite et de trouver la poubelle

Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 26 déc. 2025, 07:13
par Marmotte
La roche mère se sépare du fer pour revenir à l’âge de bois !!!
Au passage je vous remercie de cette réflexion mais en simple néophyte qui, ne sachant régler un rabot fer, c’est rabattue sur une varlope en bois d’arbre pour finir le tableau arrière de mon canot et autre guillaume pour les feuillures. De toute manière un bateau n'est pas une commode louis XVI , il a juste besoin de flotter et d'être un peu joli tout de même.
Cela dit l’intervention est juste là pour pouvoir entrer dans la boucle et continuer à vous lires et apprendre, apprendre et apprendre encore.
Merci
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 26 déc. 2025, 14:27
par xyloweb
@cornelius, je veux bien récupérer la guimbarde au premier plan. Rassure-toi, je saurai quoi en FER

Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 26 déc. 2025, 17:53
par électron
La mise en scène est réussie, on a tous un pincement au cœur ! D'ailleurs en parlant de cœur, tu as des attaches avec la géologie ?
Re: Tout de Bois - Monologue à l’établi
Publié : 26 déc. 2025, 18:00
par Gérard
Cornelius Agrippa a écrit : ↑23 déc. 2025, 17:45
Le
Cormier, essence extrêmement dure et au grain fin est un bois d’une rare beauté.
Malheureusement, alors même que ce fruitier était présent dans la plupart des campagnes avant-guerre, la consommation de ses fruits amers est elle aussi, tombée dans l’oubli et les arbres remplacés peu à peu, menaçant gravement l’espèce.
J'ai eu l'occasion de cueillir (ramasser) des cormes par terre . Je les ai fait blettir et en ai fait une excellente confiture de cormes.