Et justement, il se trouve que je souhaite restaurer un outil dont la grenouille est valétudinaire.
Ce rabot ordinaire est d’une anatomie peu commune qui semble être propre à certains « Rabots de montagne » que l’on trouvait dans le massif du Jura. Etant moi-même du Jura français, j’ai à cœur de restaurer cet outil.
Seulement voilà, ce rabot a dû être apprécié, sa semelle semble avoir été dressée de multiples fois, puis une grenouille posée plus tard pour refermer la lumière.
J’imagine mon prédécesseur qui a chéri cet outil au point de le dresser maintes fois.
Le problème c’est que je me retrouve à nouveau avec les défauts typiques:
Un creux en avant de la lumière
Et une lumière à nouveau béante
Il n’y a pas d’autre solution, il faut opérer.
J’ai du mal à identifier l’essence, avec la crasse j’ai pensé à du Cormier, mais c’est en fait une teinte un peu différente et semble un soupçon moins lourd. Mais ce beau grain serré est un fruitier et j’ai donc hésité entre Pommier et Poirier. Un ébéniste à qui j’ai soumis l’outil, penche pour du Pommier. J’en ai justement une branche, mais beaucoup plus clair, je vais partir là-dessus.
Comme dans mon cas il s’agit d’un remplacement, je vais détacher l’ancienne pièce.
Généralement de l’eau chaude et une lame suffisent à faire lâcher la colle animale.
Mais j’ai choisi la méthode offensive ! J’asperge généreusement le batracien d’eau très chaude, ce qui lui fait rapidement lâcher prise.
on trace la grenouille sur notre bois neuf
on coupe au plus près du trait
on juge de la longueur à laisser
Pour respecter le vénérable outil et ôter le minimum de matière, j’identifie les points hauts pour dresser un minimum la semelle.
on reporte ensuite la grenouille sur l’outil, et évide le logement au ciseau et à la guimbarde - Dans mon cas puisqu’il s’agit d’un remplacement je vérifie la profondeur en plusieurs endroits, il y a de grosses différences que j’amenuise.
on ajuste la pièce par petites touches - Mon prédécesseur, qui était certainement un homme bon et travailleur…n’était pas dénué de facétie …l’angle que je prends pour un bon vieux 90° n’en est pas tout à fait un….on retouche, vérifie, retouche.
Le Menuisier qui a le cœur pur, utilisera bien sûr de la colle animale traditionnelle, qu’il préparera au bain marie, emplissant l’atelier d’effluves oubliés. La colle animale comme on l’a vu plus haut, permet des réparations réversibles. Par respect pour l’outil, je garde toujours cette philosophie en pensant aux futurs propriétaires.
D’ailleurs ami lecteur, souviens-toi de la maxime bien connue du chef peau rouge Shitting Gull:
« On n’hérite pas nos rabots de nos ancêtres, on les emprunte à nos enfants… »
(J’ai passé un rapide coup de fil au fiston et il m’a confirmé que je pouvais massacrer ce rabot, il s’en tape complètement….Déshérité en puissance va!)
Seulement votre serviteur, qui lui est un fieffé ramier, utilise la colle animale du gros feignant!
on remet tout ce petit monde à même hauteur d’un coup de rabot ordinaire
A juger la quantité de copeaux sur l’établi, on comprend combien ce dressage était nécessaire ! ;-)
passage au marbre: Vingt Secondes
20 sec montre en main !
Chacun se remémorera avec émotion le nombre d’heures passées précisément à cette étape pour chaque Stanley de son atelier
et voilà une rainette fonctionnelle
On teste, si c’est trop serré, un léger coup de lime
Je ne suis pas sûr de l’essence choisie mais il est certain que vu le nombre de rabots ordinaires dans mon atelier, celui-ci ne sera pas assez utilisé pour avoir besoin de changer à nouveau cette grenouille.
En cas de souci, de toutes façons, un petit coup d’alcool (sur la pièce) et on recommence.
Ce batracien me survivra et ce sera alors à mon successeur de voir s’il doit le changer à nouveau…
Damned… en quels termes songera t-il à moi?
Sacré Shitting Gull!